Fabien MOULLEC (NIOZ – DCS), Ignacio PITA (IRD – MARBEC)
Si la surexploitation des ressources a été l’un des principaux moteurs des changements biologiques observés en mer Méditerranée au cours des 70 dernières années, nul doute que le changement climatique constituera un des forçages majeurs de la dynamique des écosystèmes dans les prochaines décennies (Shin et al., 2019). L’ensemble des modifications physico-chimiques induites par le changement climatique conduit à un bouleversement des composantes biologiques des écosystèmes, de l’échelle individuelle à l’échelle écosystémique, des producteurs primaires (algues, phytoplancton) aux plus hauts niveaux trophiques (p. ex. poissons prédateurs) (Moullec et al., 2016 ; MedECC 2020). Avec l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre, notamment du CO2, la température moyenne de l’eau a déjà augmenté de 1,5 °C par rapport à l’ère préindustrielle. Le pH, qui caractérise l’acidité des eaux, a diminué de 0,08 unité et le niveau de la mer a, quant à lui, augmenté de 6 cm en l’espace de 20 ans (MedECC 2020). Ces changements observés peuvent paraitre faibles, ils sont en réalité considérables. La Méditerranée change plus vite et parfois plus fortement que le reste de l’océan mondial (Cramer et al., 2018).
Selon les derniers scénarios d’évolution des émissions de gaz à effet de serre, les eaux de surface devaient continuer à se réchauffer, de l’ordre de 1 à 4 °C au cours du XXIe siècle. Dans ce contexte, des travaux de modélisation récents ont montré que la biomasse et les captures de poissons pourraient augmenter respectivement de 22 % et 7 % d’ici la fin du siècle à l’échelle du bassin méditerranéen (Moullec et al., 2019). Cette apparente bonne nouvelle cache en réalité une très forte disparité spatiale, la présence simultanée de grands gagnants et perdants parmi les espèces et les pêcheries ainsi que des remaniements importants au sein des assemblages d’espèces. Il est, par exemple, anticipé une diminution jusqu’à 23 % des captures dans le bassin occidental (-17 % dans le Golfe du Lion). Les espèces gagnantes seraient des espèces de plus petite taille, situées plus bas dans la chaine alimentaire, non-indigènes et à affinité pour des eaux plus chaudes, tandis que les espèces perdantes seraient caractérisées par des tailles plus importantes et ont actuellement une valeur commerciale plus importante (p. ex., la biomasse de merlu pourrait diminuer de 26 % d’ici la fin du siècle). En outre, près de la moitié de la surface de la Méditerranée devrait subir une diminution de la richesse en espèces et plus d’un tiers de la surface un remplacement total ou partiel des espèces existantes par de nouvelles (Moullec et al., en révision).
Dans ce contexte, une diminution de la pression de pêche et/ou une amélioration de la sélectivité des pêcheries (un plus grand maillage des filets par exemple) pourrait partiellement inverser les tendances projetées en Méditerranée occidentale (p. ex., une diminution théorique de 40 % de la pression de pêche dans le Golfe du Lion pourrait permettre une augmentation des captures totales de l’ordre de 10 % d’ici la fin du siècle) et augmenter la résilience des écosystèmes face au changement climatique (Moullec et al., en révision). En raison de grandes disparités socio-économiques au sein du bassin méditerranéen, tous les pays n’affichent pas la même vulnérabilité climatique. Les pêcheries méditerranéennes françaises capturent certes des espèces vulnérables au changement climatique (p. ex., anchois) mais, et contrairement à ces voisins du sud de la Méditerranée, le pays dispose d’une capacité d’adaptation plus importante d’un point de vue socio-économique et une dépendance moindre aux produits de la pêche comme sources de revenus et d’alimentation (figure 6.14).
Bien que des incertitudes demeurent quant à l’ampleur des modifications biologiques induites par le changement climatique, il y a urgence à agir. Il s’agit de mettre en oeuvre une véritable gestion écosystémique des pêches à l’échelle du bassin méditerranéen, de protéger et conserver la biodiversité par la mise en place d’un réseau d’aires marines protégées efficacement gérées et d’anticiper les changements pour adopter des stratégies d’adaptation cohérentes. Face à la crise climatique, réduire nos émissions de gaz à effet de serre reste l’un des principaux leviers d’action pour protéger les écosystèmes et les sociétés humaines qui en dépendent.
Figure 6.14. Sur la base de la méthodologie d’analyse de vulnérabilité au changement climatique développée par le GIEC, il est possible de calculer un indice de vulnérabilité des pêcheries au changement climatique. Cet indice considère trois composantes : la vulnérabilité des espèces face à des changements environnementaux (p. ex., la température de l’eau), les paramètres socio-économiques de dépendance aux pêcheries et la capacité d’adaptation de chaque pays. (IDH : Indice de Développement Humain, PIB : Produit Intérieur Brut).
(Source : Pita et al., 2021).