Jean-Marc FROMENTIN (IFREMER – MARBEC)
Le Golfe du Lion, à l’instar de la Méditerranée, se caractérise par une grande diversité d’espèces marines dont certaines, comme le thon rouge ou la sardine, sont exploitées depuis l’antiquité. Comme sur les autres façades maritimes françaises et européennes, la pêche en Méditerranée s’est fortement développée à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, avec notamment la motorisation des navires, conduisant à des situations de surpêche (Jackson et al., 2001). Tandis que la situation des pêcheries dans l’Atlantique nord ou le Pacifique nord s’est aujourd’hui nettement améliorée (Hilborn et al., 2020), les pêcheries méditerranéennes restent dans une situation difficile du fait de surpêche chronique (FAO, 2020) et de changements environnementaux, dont le réchauffement global (Marbà et al., 2015).
Sur le littoral méditerranéen français, l’une des espèces emblématiques exploitées est incontestablement le thon rouge (Thunnus thynnus thynnus). Cette espèce, fortement surexploitée des années 1990 à 2008, est maintenant reconstituée et exploitée durablement (ICCAT 2018), à la suite de la mise en place de mesures de gestion drastiques portant sur les quotas de pêche (fortement réduits dans les années 2010), la durée de la saison de pêche, la taille minimale de capture et des contrôles stricts à terre et en mer afin de limiter la pêche illégale (Fromentin et al., 2014). Ce plan de gestion a permis de retrouver un stock comparable à celui des années 1970 plus rapidement qu’attendu par les scientifiques.
Ce redressement est pour partie dû aux effets du changement climatique, car la survie des oeufs et des larves de thon rouge est fortement tributaire de la température qui doit être > 20 °C (Fromentin et Powers, 2005). Or le thon rouge se reproduit en Méditerranée de fin mai à début juillet, c’est-à-dire dans des eaux n’atteignant pas toujours ce minimum. Les années caniculaires, comme 2003, ont été marquées par de très bons recrutements du thon rouge (ICCAT, 2013), laissant penser que le réchauffement des eaux est bénéfique à la reproduction de cette espèce. La reconstitution rapide de ce stock pourrait donc résulter d’un effet synergique positif lié au plan de gestion et au réchauffement des eaux.
Cependant, le changement climatique semble avoir plus d’effets négatifs que positifs sur la biodiversité méditerranéenne et son exploitation. Tout d’abord par l’accélération des invasions d’espèces tropicales transitant par le canal de Suez et qui trouvent, en Méditerranée (côtes françaises incluses), un habitat devenu favorable avec le réchauffement. Leur invasion produit dans certains cas des dégradations touchant fortement les relations trophiques, le fonctionnement et la productivité des écosystèmes, affectant ainsi aussi la durabilité de son exploitation. L’invasion des deux espèces de poisson lapin (Siganus luridus et S. rivulatus) impactent par exemple fortement la biomasse et la diversité des macroalgues et des invertébrés benthiques méditerranéens (Vergés et al., 2014), alors que les espèces invasives toxiques, comme la rascasse volante (Pterois miles) et le poisson ballon (Lagocephalus sceleratus), impactent directement (prédation) ou indirectement (compétition) des espèces natives à forte valeur marchande (Savva et al., 2020).
Par ailleurs, les sardines et l’anchois du Golfe du Lion, première ressource des pêcheries méditerranéennes françaises en volume depuis le XIXe siècle, ont connu une diminution forte de leur taille et de leur condition (taux de gras) depuis 2008, les rendant inexploitables faute de marché (Saraux et al., 2019). Différentes hypothèses ont été étudiées pour expliquer ce phénomène soudain, notamment la surpêche, la prédation naturelle due au thon rouge ou au dauphin, l’émigration ou les maladies épizootiques, mais toutes ont été réfutées (Saraux et al., 2019).
Actuellement, l’hypothèse principale est celle d’une évolution de la production planctonique au profit des espèces de plus petite taille et moins énergétique pour les poissons qui les consomment et qui pourrait résulter de changements environnementaux en liaison avec le réchauffement global et/ou des pollutions d’origine anthropique (Feuilloley et al., 2020).